argaiv1208

La question du mois
La mort d’un fils, la perte de la foi et la déraison

Parmi les 10 commandements divins, un des plus énigmatiques est : « tu n’adoreras qu’un seul Dieu ». Pour un chrétien, en effet, l’injonction semble étrange. Le Dieu à aimer est tout simplement Jésus de Nazareth venu en ce monde apporter un message d’amour et qui meurt, consentant, sur la croix. Par quelle autre divinité pourrions-nous nous laisser séduire ?  L’histoire tragique de Vincent Lambert nous met sur la piste de ce danger.

En effet, il y a bien deux dieux qui entrent en jeu dans cette histoire. Le premier est le dieu « Technique » en lequel nous avons tous une foi relative et qui est là pour suppléer aux accidents de la vie. Il s’est imposé au fil des années par son efficacité en de nombreux domaines et il permet, notamment en cas d’accident corporel gravissime comme celui de Vincent Lambert, de suppléer aux fonctionnement d’organes vitaux, le temps que le corps puisse retrouver son activité normale. Personne ne s’en offusque car ce coup de pouce du progrès accompagne ce regain de vitalité qui caractérise l’évolution de la vie de l’homme depuis l’origine.

 Mais il est vrai que dans le cas particulier de maintien en vie de Vincent Lambert, le délai raisonnable de quelques jours, voire de quelques semaines semble largement dépassé : 10 ans de maintien en vie dans une posture qui ne laisse aucun espoir de retour à une vie normale. Si le Dieu de la technique n’était pas entré en jeu, le jeune homme n’aurait pas survécu à cet accident. Alors le Dieu de la vie et de la mort, celui qui répond en tant que fils à l’injonction du commandement divin paternel « tu n’adoreras qu’un seul Dieu » aurait repris ses droits.

On peut en effet se demander quel est l’intérêt, voire le sens, d’une technique qui maintient dans une vie végétative un être humain. Or, c’est au nom du divin que la demande de maintien en vie de Vincent Lambert est faite et est soutenue par les instances catholiques : empêcher ce jeune homme de mourir depuis 10 ans par une opération purement matérielle n’ayant pour effet que de retarder la mort naturelle. Nous sommes en plein paradoxe : le maintien en vie par la machine réclamée au nom du respect de la vie accordée par Dieu ! Il s’agit de répondre en quelque sorte à cet autre commandement : « Tu ne tueras point ».

Le problème est qu’il s’agit moins de tuer que de laisser mourir, voire ne plus empêcher de mourir. La nuance est certes subtile mais elle départage les deux commandements.

Dans cette affaire, le Dieu de la technique est servi par des parents certes désespérés — et on le comprend — mais qui n’ont plus foi dans le déroulement normal de la vie et de la mort. Ils adorent deux dieux incompatibles et c’est celui de la technique qui semble avoir le dernier mot ; celui qui tend vers un pouvoir absolu et vers une éternité qui ôte tout sens à la vie.

Et paradoxe des paradoxes, c’est à la justice terrestre qui revient à dire ce qui doit être fait ! Les Grecs comme toujours avaient anticipé les problèmes et apporté la solution sans que ne subsiste le moindre doute sur la volonté divine.

Extraits : d’Antigone de Sophocle 

« Le Chœur

Et sa parole et les souffles
De la pensée, et l'élan qui le pousse
À créer les Cités, il [l’homme] les a apprises, les givres
Insupportables quand on est exposé à l'air,
Et les pluies cinglantes, il a su s'en protéger,

Il trouve une solution à tout ; il n'est jamais sans ressource
Devant ce que lui réserve l'avenir ; ce n'est que face à̀ Hadès,
Qu'il ne peut trouver d'échappatoire ; mais contre
Des maladies incurables, il imagine
Des remèdes. »

 

 

« Le Coryphée

Elle est empreinte de sagesse
Cette célèbre phrase d'un inconnu :

Celui qui prend un mal pour un bien,
Il ne lui reste que peu de temps avant qu'il s'en rende compte. »
A l'esprit égaré par un Dieu
Qui le plonge dans le malheur ;

 

 

« Tirésias à Créon

Et tu gardes ici une dépouille appartenant aux Dieux souterrains,
Privée de ses droits, de funérailles, de sépulture.
Ce sont là des choses qui ne te regardent pas, non plus
Que les Dieux d'en haut, et c'est toi qui impose ainsi ta volonté.
C'est pour cela que les forces destructrices en attendant d'agir,
Les Érinyes d'Hadès et des Dieux se tiennent en embuscade,
Et tu seras pris dans un tourbillon de malheurs aussi terribles. »

trad. René Biberfeld (http://www.ouvroir.com/biberfeld/trad_grec/antigon.pdf)

 

Par Linda Gandolfi